Foulard en tissu provencal sur une chaise en bois

Le tissu provençal, un motif textile qui traverse les siècles et les modes

En résumé

  • Le tissu provençal n’a rien de provençal à l’origine, il vient d’Inde et débarque en France par le port de Marseille
  • Louis XIV a interdit ces cotonnades de 1686 à 1759, fabrication, commerce et port compris
  • C’est cette interdiction qui a paradoxalement enraciné le motif en Provence, à Avignon, terre papale échappant à l’édit royal
  • Le piqué de Marseille et le boutis sont nés d’une dérogation accordée aux Marseillais, coton blanc et ameublement uniquement
  • La tradition a failli disparaître en 1916, sauvée par un pharmacien tombé amoureux de la dernière manufacture

Une nappe à petites fleurs sur une table de marché, un foulard noué dans les cheveux, un boutis blanc au pied d’un lit. Le motif provençal fait partie de ces images si familières qu’on ne les interroge plus, comme s’il avait toujours poussé là, entre les oliviers et les cigales. La vérité est autrement plus romanesque. Ce tissu vient d’ailleurs, il a été interdit, ses planches d’impression brisées sur la place publique, et c’est précisément parce qu’on a voulu l’éradiquer qu’il est devenu l’emblème d’une région. Voilà son histoire.

Reconnaître un tissu provençal au premier coup d’œil

Avant de remonter le temps, apprenons à lire ce que l’on a sous les yeux. Une véritable indienne de Provence se reconnaît à son vocabulaire de motifs, un répertoire minuscule et répétitif, imprimé sur une cotonnade légère aux couleurs franches. Les maisons historiques le déclinent aujourd’hui bien au-delà de la nappe, notamment sur les châles et les foulards, et il suffit de voir l’ensemble des créations de Souleiado pour mesurer à quel point ces dessins anciens supportent les usages contemporains.

Le répertoire s’organise en deux familles. D’un côté les petits motifs géométriques répétés à l’infini, la fameuse “mouche”, le “calisson”, les semis de points, qui structurent le fond et donnent cette impression de foisonnement. De l’autre les ramages et les grandes frises florales, bouquets, feuillages, arabesques, héritées des étoffes venues d’Orient.

S’y ajoute une signature venue d’Orient que peu de gens identifient, le motif cachemire, cette larme recourbée que les Anglais appellent paisley. On la retrouve sur quantité de foulards provençaux sans que personne songe à s’en étonner. À côté de ce fonds ancien, un bestiaire plus démonstratif s’est imposé, cigales, lavande, olives, coquelicots, une provençalité assumée qui parle aux visiteurs.

Une étoffe venue d’Inde par le port de Marseille

Le nom aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. On les appelait les indiennes, tout simplement parce qu’elles venaient d’Inde, où les artisans maîtrisaient depuis des siècles des techniques de teinture que l’Europe ne savait pas reproduire.

Ces cotonnades imprimées arrivent en France par Marseille dès le XVIe siècle, et c’est un choc. Le royaume ne connaît que la laine, le lin et la soie, lourds, chers, ternes. Voilà soudain un tissu léger, lavable, éclatant, et bien moins coûteux. Tout le monde en veut, des paysannes à Madame de Pompadour. Joséphine de Beauharnais en possédera une centaine, et Molière lui-même s’en amuse dans Le Bourgeois gentilhomme, où Monsieur Jourdain se pavane dans son indienne du matin.

Marseille ne se contente pas d’importer. Le premier atelier d’indiennage y ouvre en 1648, et l’initiative en reviendrait à un maître cartier, habitué à imprimer des cartes à jouer avec des tampons, associé à un graveur sur bois. Les premiers essais sont médiocres, les couleurs passent au soleil. Tout change avec l’arrivée d’artisans arméniens qui détiennent les secrets du mordant, cette substance sans laquelle la teinture ne tient pas. La qualité décolle, et les indiennes de Marseille deviennent une référence.

L’interdiction qui a façonné la Provence

C’est ici que l’histoire bascule, et qu’elle devient franchement savoureuse. Le succès est tel que les soyeux de Lyon et les lainiers du royaume voient leurs ateliers fermer. Ils font pression, et ils obtiennent gain de cause.

En octobre 1686, Louvois fait signer à Louis XIV un arrêt de prohibition d’une brutalité rare. Il devient interdit de fabriquer des indiennes, d’en vendre, et même d’en porter. Trois ans plus tard, les planches d’impression des fabriques marseillaises sont brisées publiquement, pour l’exemple. La mesure durera jusqu’en 1759, soit près de trois quarts de siècle.

tissu provençal aux motifs d'indienne imprimés sur une cotonnade colorée

Sauf que l’interdiction produit exactement l’inverse de l’effet recherché. Les indienneurs marseillais, ruinés chez eux, franchissent quelques dizaines de kilomètres et s’installent à Avignon, territoire papal où l’édit du roi de France ne s’applique pas. La contrebande explose, les ateliers prospèrent, et l’indiennage s’enracine durablement dans le Comtat. La région avait déjà ses fabriques, ouvertes à Avignon dès 1677, à Nîmes en 1678, à Arles en 1683, mais l’édit royal leur envoie une main-d’œuvre entière et un savoir-faire complet. Le motif devient provençal parce qu’on l’a chassé de France !

Mieux encore. Les Marseillais négocient une dérogation, ils pourront travailler le coton à condition qu’il soit blanc, réservé à l’ameublement et destiné à l’export. De cette contrainte absurde naissent deux merveilles cent pour cent locales, le piqué de Marseille, cette ouate prise en sandwich entre deux cotons et piquée de dessins en relief, puis le boutis provençal. Deux trésors du patrimoine régional nés d’une interdiction, l’histoire ne manque pas d’ironie… Le tableau ci-dessous résume ces trois siècles mouvementés.

DateCe qui se joue
1648Ouverture du premier atelier d’indiennage à Marseille
1664Colbert crée la Compagnie des Indes orientales, la mode s’emballe
1686Louis XIV interdit de fabriquer, vendre et porter les indiennes
1689Les planches marseillaises sont brisées, les indienneurs fuient à Avignon
1759La prohibition est levée après près de trois quarts de siècle
1939La marque Souleiado est créée et relance la tradition

La tradition sauvée par un pharmacien

L’indiennage marseillais avait atteint son apogée dès 1754, avec une quinzaine d’entreprises en ville. La levée de l’interdiction en 1759 ouvre ensuite le marché national, mais elle disperse aussi l’activité dans toute la France, puis l’industrialisation et la concurrence font leur œuvre. Au début du XXe siècle, il ne reste presque plus rien.

En 1916, la manufacture Véran est le dernier indienneur de Provence, avec cinq ouvriers. Elle devrait mourir avec son propriétaire. C’est un pharmacien de Beaucaire, Charles Henri Deméry, littéralement tombé amoureux de l’atelier, qui la rachète et la sauve. En 1937, il la transmet à son neveu Charles Deméry, jeune ingénieur venu de Paris se reposer chez son oncle après une maladie. Coup de foudre à son tour.

Deux ans plus tard, en 1939, Charles Deméry crée la marque Souleiado à Tarascon. Le mot est provençal et il est magnifique, il désigne ce moment où le soleil perce les nuages après la pluie. Croyez-moi, pour une tradition qui revenait de si loin, le nom était bien trouvé… La maison veille depuis sur un trésor, une collection de quelque 40 000 planches d’impression gravées ou sculptées, dont les plus anciennes remontent à 1806, patiemment rassemblée en rachetant les archives des manufactures qui disparaissaient. Une mémoire matérielle de deux siècles de motifs.

Pourquoi ce motif ne se démode jamais

Reste la question que pose le titre. Comment un dessin né au XVIIe siècle peut-il encore habiller une silhouette en 2026 sans faire costume folklorique ?

La réponse tient d’abord à la nature du motif. Un petit imprimé dense, sans point focal, se comporte visuellement comme un uni. Il s’associe donc à tout, il ne date pas, il ne crie pas. C’est la même raison qui rend le liberty ou le pied-de-poule éternels. Ensuite, l’échelle a évolué, les maisons contemporaines jouent sur des motifs agrandis, des couleurs recomposées, des tombés modernes, là où l’aïeule portait le fichu croisé.

Le reste est affaire de dosage. Une pièce imprimée, le reste uni, et le tour est joué. Un châle sur une veste sombre, un foulard sur un lin écru, une chemise sous un pull neutre. L’imprimé provençal supporte mal la surenchère mais adore le contraste. C’est peut-être là son plus beau tour de force, avoir survécu à un roi, à l’industrialisation et à la mondialisation, pour finir noué autour d’un cou en toute simplicité.

Questions fréquentes

D’où vient réellement le tissu provençal ?

D’Inde, où les artisans maîtrisaient l’impression sur coton bien avant l’Europe. Ces cotonnades, appelées indiennes pour cette raison, arrivent en France par le port de Marseille à partir du XVIe siècle. Les Marseillais apprennent ensuite à les imprimer eux-mêmes, avec l’aide déterminante d’artisans arméniens détenteurs des secrets de fixation des couleurs.

Pourquoi les indiennes ont-elles été interdites en France ?

Pour protéger les industries du lin, de la laine et de la soie, dont les ateliers fermaient face à ce concurrent léger, coloré et bon marché. En octobre 1686, Louis XIV interdit leur fabrication, leur commerce et jusqu’à leur port. La prohibition dura jusqu’en 1759, sans jamais parvenir à éteindre la demande, ce qui alimenta une contrebande considérable.

Quelle différence entre une indienne et une toile de Provence ?

Historiquement, l’indienne désigne la cotonnade imprimée importée d’Inde ou fabriquée à sa manière. Le tissu provençal en est l’héritier local, né quand la Provence s’est approprié ces motifs orientaux pour les mêler à son propre imaginaire. Les deux termes se confondent aujourd’hui, on parle aussi d’indiennes de Marseille ou de toiles de Provence.

Comment porter un imprimé provençal sans faire folklorique ?

En le traitant comme un accessoire fort sur une base neutre. Une seule pièce imprimée, châle ou foulard, associée à des unis sobres, suffit à éclairer une tenue. Les motifs de petite échelle se comportent presque comme un uni et s’associent facilement, tandis que les grandes frises demandent davantage de retenue autour d’elles.

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